Mikaël Camhaji about 'The Sweet Escape', Villa Arson, 2023

"The Sweet Escape explore les relations de pouvoir entre performeur et public au sein des institutions culturelles. Bastien.ne Waultier nous plonge dans une atmosphère spectrale et un labyrinthe évoquant un rite de passage sur un fil tendu.

Lorsque j’ai rencontré Bastien.ne Waultier en 2015, nous étions en rupture avec le monde diurne et l’hétéronormativité imposée par le quotidien. Adolescents en quête de ces « sentiments océaniques » que Romain Rolland décrit comme des moments où l’on ne fait plus qu’un avec l’univers, nous avons vécu des expériences de fuite fondatrices, oscillant entre perte et quête de soi.

Bastien.ne traduit cette dualité dans The Sweet Escape, révélant la douceur âcre de la fuite. L’installation semble empreinte de dysphorie, entre le physique et le virtuel, ou entre l’enfance et l’âge adulte. The Sweet Escape est aussi un morceau de Gwen Stefani en featuring avec Akon, sorti en 2007. Dans son clip doré, la chanteuse américaine fantasme sa fuite, brisant ses chaînes avec ses célèbres Harajuku Girls. Cette référence renvoie à l’enfance – ou plutôt à son spectre – ainsi qu’à l’idée même de fuite et d’égarement.

Bastien.ne Waultier met en place plusieurs stratagèmes scénographiques pour déstabiliser et perdre le spectateur. Dans le théâtre, les sièges sont condamnés, entravés par des cordes de shibari. Cette mise en scène évoque à la fois le BDSM et la relation de pouvoir entre maître et esclave. En appliquant cette technique de bondage aux sièges d’une salle de spectacle, Bastien.ne souligne les logiques de contrainte et les rapports de pouvoir inhérents aux dispositifs scéniques.

Dans cette expérience, le spectateur offre sa crédulité au créateur, établissant une relation de pouvoir asymétrique. Cette soumission volontaire passe par une contrainte exercée sur le spectateur. Le grand paradoxe de cette pièce réside dans l’éloge d’un égarement rendu possible par une contrainte physique. Parfois, nous nous sentons les plus libres lorsque nous sommes figés, que ce soit sur une chaise de bureau en train de parcourir le web ou dans un fauteuil de théâtre ou de cinéma.

Je fais également un parallèle avec la queerness de l’artiste, qui révèle les liens profonds entre égarement et contrainte. Les personnes queer, souvent contraintes de fuir – ou même de se fuir – se situent dans un entre-deux perpétuel entre liberté et contrainte : une liberté contrainte.

The Sweet Escape est aussi un éloge de l’enfance et du web 1.0. Dans ce qui ressemble à un jeu pacman, Bastien.ne Waultier nous invite à nous perdre toujours plus loin du droit chemin et de la pensée straight comme dirait Monique Wittig. Bastien.ne nous donne des pistes pour au final nous dire de ne pas les suivre."